Intertextualité [1] : la femme est l’avenir de l’homme

Posté par nmqp le 29 novembre 2010

Il y a longtemps que je prends plaisir aux allusions dans les chansons. Allusions à une phrase, un vers, un titre. Puisées dans d’autres chansons, dans des poèmes, dans la littérature, dans le corpus des citations. La phrase-matrice constitue un hypertexte plus ou moins évident et elliptique, et éclaire le sens d’une assertion.

Un exemple:
« J’ déclare pas, avec Aragon,
Qu’ le poète a toujours raison.
La femme est l’avenir des cons,
Et l’homme n’est l’avenir de rien. » affirme Renaud dans Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ?

Ce qui saute aux oreilles, c’est l’absent, Ferrat. Car, au fond, connaissons-nous vraiment l’origine de la citation ? Moi, non. Une rapide recherche me permet de savoir qu’il s’agit d’un vers extrait du Fou d’Elsa, recueil de 1963 :

« L’avenir de l’homme, c’est la femme. Elle est la couleur de son âme. »

Dans la mesure où le recueil, qui compte cependant de nombreux poèmes dédiés encore et toujours à Elsa Triolet, semble traiter de l’Andalousie et du rapport avec la culture et le monde arabo-musulman, on comprend par ricochet que Renaud ne cite pas tant Aragon que Ferrat :

« Face à notre génération
Je déclare avec Aragon
La femme est l’avenir de l’homme. » in La femme est l’avenir de l’homme.

Sentence généreuse et ridicule : c’est tout Ferrat. Comment lui en vouloir, Elvire ? Il n’y a pas tant de féministes que cela, dans la chanson des années soixante. Vingt ans plus tard, Sardou, « intertextuant » à son tour un littérateur, Rudyard Kipling, conclue sa chanson par ces mots :

« Et si dans son bonheur, tu vois le tien qui brille,
Ce jour-là tu seras une femme, ma fille… »

Son bonheur, c’est bien celui de son compagnon – On notera le très grand nombre de perles de cette chanson, que je ne dénigre pas pourtant – je trouve touchante la tentative désespérée dans les 80’s de s’accrocher au modèle de la matrone modeste et aimante… : vulnérabilité sexuelle (Si tu peux supporter l’idée qu’il est plus fort /Pas dans les joies du cœur, mais dans les jeux du corps), défense du porte-jarretelle (Si tu sais te servir de ta beauté, ma belle / Et pour lui faire plaisir t’encombrer de dentelles), démarcation des quasi lesbiennes du MLF (Si tu n’écoutes pas la voix des mal-aimées / Qui voudraient à tout prix te citer comme témoin / Au procès du tyran qui caresse ta main) avec la jolie variation intertextuelle sur le charmant qualificatif de mal-b…, sans doute charge contre les pro-IVG (Si tu as bien compris que source de la vie / Tu n’as rien de commun avec qui la détruit) – avec mansuétude on inclura les militaires, les despotes et les terroristes dans la communauté des malfaisants – et enfin sultane intrépide du retour de flamme (Si tu prends le pouvoir, certains soirs de rafale / Pour guider le bateau, cap sur la bonne étoile). Ah tiens, l’orgasme ça mouille et ça vente !
Revenons un instant à Ferrat, le communiste préoccupé de féminisme, qui livre avec candeur dans la même chanson le noble rôle qu’il dévolue au poète contre les autocrates machos et tartuffes: « Dans les hommes qui font les lois / Si les uns chantent par ma voix / D’autres décrètent par la bible » Le chant de l’âme contre le décret liberticide et phallocrate. Et Benoît XVI qui continue à faire des bulles avec les préservatifs !

Je pense que c’est cette pose grandiloquente, plus encore que le fond politique, qui a suscité le commentaire acerbe de Renaud à l’égard de la formule : celui-ci n’a-t-il pas chanté les louanges du genre féminin dans Miss Maggie ?
On peut émettre deux hypothèses encore. L’une est psychanalytique : si la femme est l’avenir de l’homme, quid du pénis dans le futur ? C’est bien gentil de parler d’âme, mais va-t-on castrer le genre humain mâle ? Queue nenni !

« Femme je t’aime, surtout, enfin
pour ta faiblesse et pour tes yeux
quand la force de l’homme ne tient
que dans son flingue ou dans sa queue » (Miss Maggie)
Bon, Renaud n’est pas terrorisé, semble-t-il.

Mais alors, si elle est l’égale de l’homme, elle ne peut pas être son avenir. Potentiellement, elle n’est pas mieux.

« Mais les femmes toujours
Ne ressemblent qu’aux femmes
Et d’entre elles les connes
Ne ressemblent qu’aux connes
Et je ne suis pas bien sûr
Comme chante un certain
Qu’elles soient l’avenir de l’homme » (La ville s’endormait – Jacques Brel)

Ce qui est certain, c’est qu’il y en a certains dont le projet est sûr : se foutre de la gueule des chanteurs engagés incertains – qui connaît l’improbable chanson de Ferrat sur les caissières de supermarché?

« O vendeuses chéries en matière plastique
Prenez mon plasti-cœur et mes plasti-baisers » (Prisunic)
Si l’on rapporte cette petite merveille à un extrait de la célébrissime chanson « La Montagne » :
« Il faut savoir ce que l’on aime
Et rentrer dans son H.L.M.
Manger du poulet aux hormones »

Y’a pas, il y a du Pierre Bachelet chez cet homme-là. « Cette manière de traverser / quand elle s’en va chez le boucher (…) cette silhouette vénitienne quand elle se penche à ses persiennes » (Elle est d’ailleurs)
(Ferrat aussi)
(ou alors c’est à cause de la moustache)

2 Réponses à “Intertextualité [1] : la femme est l’avenir de l’homme”

  1. StCyr dit :

    J’aime ce suivi des references a Aragon qui nous emmene dans l’evolution de la psyche masculine face au feminisme, du feminisme belant de Ferrat au relativisme mysogine Brelien, jusqu’au nihilisme mysantropique de Renaud. D’autant que la citation de depart provient d’un poete homo qui ne chantait sa femme que pour transcender ses « mauvais penchants »:
    « …Ma vie en vérité commence
    Le jour où je t’ai rencontrée
    Toi dont les bras ont su barrer
    Sa route atroce à ma démence
    Et qui m’as montré la contrée
    Que la bonté seule ensemence

    Tu vins au coeur du désarroi
    Pour chasser les mauvaises fièvres
    Et j’ai flambé comme un genièvre
    À la Noël entre tes doigts
    Je suis né vraiment de la lèvre
    Ma vie est à partir de toi »
    (Elsa chante par Ferre)
    La femme est l’avenir de l’homme car son sexe l’arrache des bras d’autres hommes?

  2. StCyr dit :

    Quand au machisme de Sardou vs anti machisme de Renaud, il aurait merite une note a part tant il serait interessant de le comparer a l’esprit de l’original, « If.. », chante par Lavilliers et qui aurait ete d’abord un chant franc-macon anglais :
    la fin « .., my son! » s’est substitue a « Mason! »
    En tous les cas, le reflet de valeurs du XIXeme, d’une vision progressiste alors, traditionelle maintenant.
    La vision definitivement traditionelle de Sardou rappelle celle carrement archaique d’Aznavour sur le meme theme :
    « …Et lui qui ne sait rien du mal qu’on s’est donné
    Lui qui n’aura rien fait pour mûrir tes années
    Lui qui viendra voler ce dont j’ai le plus peur
    Notre part de passé, notre part de bonheur
    Cet étranger sans nom, sans visage
    Oh ! Combien je le hais
    Et pourtant s’il doit te rendre heureuse
    Je n’aurai envers lui nulle pensée haineuse.. »
    (a ma fille)
    Tu parles, Charles…

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